ROBBEN ISLAND (AFP)
Quand un geôlier a voulu confisquer les oeuvres complètes de
Shakespeare à Sonny Venkatrathnam, compagnon de captivité de
Nelson Mandela sur l'île de Robben Island, le prisonnier lui a
fait croire qu'il s'agissait d'une Bible.
C'est ainsi que le gros volume est passé de cellule en cellule,
entre les mains des prisonniers politiques de l'apartheid,
regroupés sur cette île prison au large du Cap jusqu'au début des
années 90.
"Nous n'avions le droit d'avoir aucune lecture" se souvient
Venkatrathnam, emprisonné dans les années 70, "c'était un
problème d'avoir ne serait-ce qu'un seul livre, et je savais que
le seul qui me permettrait de tenir le coup, c'était Shakespeare,
ses oeuvres complètes".
Aujourd'hui âgé de 78 ans, Venkatrathnam ne s'est jamais séparé
du livre, qui sera exposé à partir de cette semaine au British
Museum de Londres.
L'universitaire sud-africain Ashwin Desai, auteur d'un ouvrage
sur cette histoire de la littérature à Robben Island, raconte les
efforts des détenus pour contourner les rigidités et parfois les
absurdités du système de censure de l'apartheid.
L'idée lui est venue en feuilletant le volume de Shakespeare, et
en découvrant que les détenus le signaient et l'annotaient après
l'avoir lu. Mandela, par exemple, avait marqué sa préférence pour
"Jules César".
"Je me rends compte qu'il s'agissait de beaucoup plus que de
simplement signer un livre", dit Desai, "ces gens pensaient à
Shakespeare, lisaient Shakespeare, ils étaient remplis de cette
pensée et ressentaient la résonance de ces oeuvres avec leur
propre lutte".
Le besoin de beauté et de grandeur littéraire était d'autant plus
fort que les prisonniers de Robben Island étaient là justement en
raison de leur idéal, "incarcérés à cause de l'apartheid,
considérés comme des hommes inférieurs", rappelle Desai
Bibliothèque clandestine
"Mais ils ont imaginé et rêvé de grandes choses, et ils ont
réellement amélioré leur vie grâce à cette quête incessante du
savoir. Et les gardiens blancs, qui étaient censés être d'une
race supérieure, ne pouvaient pas s'y opposer", poursuit
l'universitaire.
La lecture, pour ces hommes coupés du monde pendant des années, a
été le fil qui les a reliés à la vie, grâce à un système
sophistiqué et clandestin de "bibliothèque" et d'enseignement de
la lecture pour les illettrés.
Les livres prenaient d'autant plus de place dans l'imaginaire et
la réflexion de ces militants incarcérés qu'ils étaient privés de
toute information extérieure, les journaux et la radio étant
interdits sur l'île.
"Il y avait pas mal de livres qui entraient parce que nos
gardiens ne savaient pas de quoi il s'agissait", se rappelle
Ahmed Kathadra, 82 ans dont 26 à Robben Island, une grande figure
de la lutte contre l'apartheid, qui fut le "bibliothécaire" de la
section de Mandela. "Tout le monde en profitait, mais nous
étudiions aussi".
Sedick Isaacs, lui aussi bibliothécaire de sa section, raconte
comment un gardien a laissé entrer "Le Capital" de Karl Marx,
ignorant qu'il s'agissait de l'oeuvre fondamentale du communisme:
"Ca m'a beaucoup amusé, dit Isaacs, "quand il m'a dit: +Capital+,
ah oui, ça parle d'argent. Vous pouvez le garder".
Au contraire, une oeuvre de littérature pour la jeunesse comme
"Black Beauty" (littéralement: Beauté Noire), racontant la vie
d'un cheval en Grande-Bretagne, avait été interdit par la
censure. Probablement à cause du titre.
Isaacs, placé à l'isolement, écrivit aussi un "manuel de
mathématiques" pour un détenu de la cellule voisine. "Je laissais
mon manuscrit dans les toilettes, il le récupérait, étudiait et
faisait les exercices. C'est comme ça que j'ai écrit mon premier
livre, à la main en tout petit sur du papier toilette".
C'est également à la main et clandestinement que Nelson Mandela
écrivit, à Robben Island, "Un long chemin vers la liberté", son
autobiographie devenue ensuite un best-seller mondial.