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Philippe Croizon: l'exploit entre deux îles furtives du détroit de Béring

  • 18 Aug 2012
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PETITE DIOMEDE (Non défini) (AFP)
é, Philippe Croizon (d) et le nageur Arnaud Chassery, le 11 août 2012 à Wales en Alaska.

Il a triomphé au prix d'un effort de volonté et d'une résistance physique hors du commun: vendredi (samedi en France), le nageur quadri-amputé, Philippe Croizon, 44 ans, a réussi à relier les continents américain et asiatique entre la Petite et la Grande Diomède, dans le détroit de Béring, deux îles devenues furtives, invisibles, car noyées dans un épais brouillard.

Philippe et son ami Arnaud Chassery, 35 ans, le nageur valide longue distance qui l'accompagne depuis le mois de mai autour du monde pour réaliser ses quatre défis intercontinentaux, étaient bloqués depuis quatre jours sur la Petite Diomède, par une tempête suivie d'un ouragan.

Une brève accalmie s'est présentée vendredi. La fenêtre de nage était étroite et la mer loin d'être calme, mais les deux hommes n'avaient pas le choix. Ils savaient qu'une autre puissante dépression était annoncée.

15HOO (01H00 samedi à Paris): "Il faut y aller Arnaud. C'est maintenant ou jamais" dit Philippe. Dans une petite maison de pêcheur en bordure du rivage, sa compagne Suzanne l'aide à enfiler sa combinaison de plongée et fixe les prothèses de palmes.

Philippe Croizon est transporté à bord d'une barque de pêche pour rejoindre l'extrémité Sud de l'île d'où les deux hommes partiront en direction de la ligne frontière entre les eaux territoriales américaines et russes.

Deux autres barques pilotées par des Inuits les accompagnent. "Ces types sont d'un incroyable courage", lâche admiratif l'un des pilotes, natif de l'île et qui pourtant en a vu d'autres sur ce morceau de terre d'Alaska du bout du monde entre océans Arctique et Pacifique.

Il ne viendrait l'idée à personne de plonger dans cette mer glacée (4°C) et complètement noyée dans le brouillard. Après quelques dizaines de mètres, on ne voit plus la côte de la Petite Diomède. Quand à sa soeur jumelle vers laquelle les deux hommes vont nager, elle s'est complètement évaporée.

- Nage au radar -

é, Philippe Croizon, le 12 août 2012 à Wales en Alaska.

Les barques sautent sur les vagues quand Philippe et Arnaud se mettent à l'eau sous le vol de myriades d'oiseaux marins.

Ils disparaissent au creux des rouleaux, refont surface, disparaissent de nouveau. Les barques accompagnatrices ne peuvent les serrer au plus près. A bord, les visages sont tendus. Surtout ne pas les perdre de vue dans cette purée de poix.

Arnaud guide son compagnon comme un poisson pilote, se retourne sans cesse, veille sur lui. Philippe équipé d'un masque et d'un tuba, mouline à en perdre haleine de ses seuls avant-bras.

Mais ils n'ont pas de repaire visuel dans cette ouate épaisse. A plusieurs reprises, ils prennent un mauvais cap et rallongent leur parcours, luttant en permanence contre les courants. Depuis les embarcations suiveuses, il faut à chaque fois les remettre sur le droit chemin.

De temps en temps, Philippe, qui fait appel de toute évidence à ses ultimes ressources, s'arrête, fait la planche et repart. On le ravitaille à deux reprises.

Les minutes sont longues comme des heures. On l'encourage de la voix, mais il n'entend pas. Au bout de 3/4 d'heure, il semble à bout de force: "je l'étais", dira-t-il à la fin. "J'ai pensé à tous ces gens qui me soutiennent et espèrent en moi. Nage, nage, nage, me suis-je dit. Mais sans Arnaud, je n'y serais jamais arrivé. Je n'ai jamais fait un tel effort physique de ma vie".

Soudain, le pilote du bateau de tête équipé d'un GPS crie: "Nous sommes sur la ligne!" L'appareil indique 65° 44mn 761sec Nord et 168° 58mn 669sec Ouest. C'est la frontière entre deux pays, deux continents et deux jours différents.

Mais Philippe et Arnaud continuent sur quelques centaines de mètres, dans les eaux russes et interdites, pour bien marquer leur performance. Ils viennent de passer de vendredi à samedi en une brasse et en franchissant la ligne arbitraire de changement de date.

Enfin ils s'arrêtent. Arnaud prend son compagnon dans ses bras entre deux vagues, lui soutient la tête au-dessus de la surface.

Ils l'ont fait. Ils pleurent.

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